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Les dessous de la réconciliation franco-rwandaise

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Comme si de rien n'était, Alain Joyandet, secrétaire d'Etat, a assisté cette année à la 16e cérémonie de commémoration du génocide au Rwanda. Et n'a pas dû essuyer, comme son prédécesseur Renaud Muselier en 2004, les remontrances de Kigali envers Paris, pour le rôle supposé joué par la France dans l'organisation et l'exécution du génocide rwandais. Il a même eu droit à un entretien particulier avec Paul Kagamé, président en exercice du Rwanda. Comme si tous les contentieux entre la France et le Rwanda était définitivement réglé. Cette apparente concorde est en fait le fruit de tractations diverses et le résultat d'un ballet diplomatique entre Kagamé et Sarkozy. A la clé : le retrait, de part et d'autres, de toute plainte en justice pour participation qui à l'attentat contre Habyarimana, qui à la complicité de génocide.


Les faits : rappelons qu'en novembre 2006, le juge Jean-Louis Bruguière clôturait son enquête sur l'attentat contre l'avion d'Habyarimana et émettait neuf mandats d'arrêts contre des proches de Kagamé : James Kabarebe, Faustin Nyamwasa-Kayumba, Charles Kayonga, Jacques Nziza, Sam Kaka, Rose Kabuye, Jacob Tumwine, Franck Nziza, et Eric Hakizimana. Parallèlement, le gouvernement rwandais, en guise de mesure de rétorsion, lançait une série d'enquêtes diligentées par la commission Mucyo créée en 2004, dont l'objet est sans nuance : cette commission est "chargée de rassembler des éléments de preuve montrant l'implication de l'Etat français dans la préparation et l'exécution du génocide perpétré au Rwanda en 1994".  Le rapport final, qui mettait en cause de hautes personnalités françaises dans l'organisation et l'exécution du génocide (François Mitterrand, Alain JuppĂ©, Dominique de Villepin, le général Quesnot…), était fin prêt l'été 2007. Problème : il n'a été publié qu'en août 2008. Question : pourquoi avoir attendu autant de temps pour publier ce brûlot ? Parce que le gouvernement rwandais n'a jamais caché sa volonté de négocier, plutôt que de poursuivre et de lancer des mandats d'arrêt internationaux contre les personnalités incriminés par le rapport Mucyo. L'élection présidentielle en France, qui a vu l'arrivée au pouvoir de Nicolas Sarkozy, était favorable à une reprise des négociations entre le Rwanda et la France. Dès le mois de décembre 2007, à Lisbonne, en marge du sommet UE-Afrique, Sarkozy discute longuement avec Paul Kagamé. Il le reverra à New York en septembre 2008, en marge de l'Assemblée générale de L'Onu. De ces entretiens, peu de choses ont filtré, sinon que les deux chefs de l'Etat ont réfléchi aux moyens à mettre en place pour désamorcer la situation.

Ouart et Joubert à la manoeuvre
Et, pour y parvenir, outre les deux voyages officiels de Bernard Kouchner en janvier 2008 et janvier 2010, de nombreux missi dominici se sont succédé à Kigali : Alain Madelin  en février 2009, mais surtout Bruno Joubert, conseiller Afrique de Nicolas Sarkozy, et Patrick Ouart, conseiller justice du président français, en octobre 2008. Constatant que le juge Trévividic allait clore l'instruction et renvoyer le dossier en cour d'assises, les deux conseillers ont suggéré que l'un des neuf inculpés se livre pour prendre connaissance de l'inculpation, et reculer l'échéance judiciaire. Résultat : en novembre 2008, Rose Kabuye tombe dans les filets de la justice française. Mais est aussitôt relâchée sur demande pressante du parquet. Le dossier connu, les principaux accusateurs rwandais reviennent sur leur témoignage : que ce soit Abdul Ruzibiza, ou encore Richard Murenzi. Si bien que le dossier Bruguière est vidé de toute substance. A moins, bien sûr, que Kayumba Nyamwasa, l'un des inculpés actuellement en délicatesse avec Kigali, ne témoigne, devant le juge TrĂ©vidic, contre Kagamé… Néanmoins, une question se pose : si le dossier d'inculpation de la France pour participation au génocide était aussi vide, pourquoi donc Paris s'est-il livré à un tel ballet diplomatique, qui a culminé avec la visite officielle rendue par Sarkozy à Kigali en février 2010 ?

Chantage rwandais ?
Il est fort à parier que des éléments à charge contre la France aient été relevés par les rapporteurs de la commission Mucyo. Ainsi, selon de nombreux témoins, le rapport publié en 2008 par la commission Mucyo est une version "allégée" du rapport originel de 2007. Ainsi, Martin Marschner, qui affirme détenir la preuve formelle du financement du génocide rwandais par la France, a vu sa déposition tronquer dans le second rapport. Dans la première version, il y était en outre prouvé que le compte en banques qui a servi à acheter des armes pour l'accomplissement du génocide, était le même compte en banque utilisé par la CCR, une société française et étatique de réassurance, qui doit, entre autres, couvrir les risques pris par l'armée française à l'étranger. Si Martin Marschner met à disposition les documents, en particulier le numéro de compte en banque incriminé, qui plaide en défaveur de la France, il en va autrement du Rwanda. Interrogé par grandslacs.info, un membre de la commission Mucyo n'a pas souhaité répondre à nos questions.
Il est fort probable que le Rwanda détient les preuves de l'implication de la France dans l'organisation du génocide rwandais. Et que la reprise des relations diplomatiques entre la France et le Rwanda, mais aussi les pressions exercées par le parquet, en la personne du procureur Jean-Claude Marin, pour enterrer l'instruction Bruguière, soit le résultat d'un chantage de Kagamé sur Sarkozy. Lequel, ne l'oublions pas, était ministre français du Budget en 1994…